"Personne n'aime le désert. Si les Arabes y vivent, ce n'est que parce qu'ils
ne savent pas où aller, parce que personne ne les laisse aller ailleurs." Cette réplique de Fayçal à Lawrence dans le film de David Lean a toujours laissé Etienne perplexe. Il rêve, assis au
sommet de cette dune. A perte de vue, d'autres dunes et l'espace dense de cette profondeur sidérale. Le désert le contemple et ne se lasse pas du regard de l'homme. Les couleurs ont beau évoluer
à chaque instant, depuis la pâleur fauve de l'aurore jusqu'à l'accablement écrasant du soleil de midi. Les teintes ont beau se diluer dans la fluidité du sable qui s'écoule entre les dunes, pour
Etienne rien ne change. L'Arabe n'aime pas le désert. Et plus il regarde, moins il avance, moins il comprend. Son âme est vide, absorbée par l'infini du silence.
Etienne a trente ans. Il est venu au Caire par hasard, en passant. Il s'est arrêté pour voir. L'Egypte des catalogues touristiques ne l'a pas séduit. Il suit une autre voie. Depuis un
an, il ne bouge plus, ne vit de rien. Le désert envahit la pensée de l'homme jusque dans ses moindres pores comme les grains pendant la tempête. Une lente fossilisation s'amorce. Etienne ne
comprend pas, il ne peut pas comprendre. Aucun son jamais ne sort de sa bouche, aucun regard de ses yeux. Ses gestes se réduisent chaque jour un peu plus à l'essentiel. Il est là-haut, tel un
ermite en quête du rêve impossible. Le vent s'engouffre sous ses paupières mi-closes, désèche ses lèvres brûlantes. Le désert peu à peu s'approprie l'homme, peu à peu ils ne font qu'un.
Déjà dans le village d'Al Farzi, C'est un mythe, un demi-Dieu. Les habitants, qui l'avaient regardé en souriant au début, sont devenus curieux puis respectueux. Chaque fois, Yaciba lui
apporte le pain et l'huile, et de temps en temps quelques dattes. Il ne semble pas la voir. Mais elle est fidèle. Dévote à l'ascète, Yaciba reste longtemps à le contempler. Elle quête un regard.
Tous les hommes la regardent, pourtant, elle le sait. Etienne l'attire, elle ne peut s'en défaire. Elle lui apporte de l'eau aussi, lave son visage impassible à l'aide d'un linge frais, mouille
ses yeux et ses lèvres craquelées comme un antique parchemin. Elle sait qu'un jour, il sortira de sa retraite, elle sait qu'elle sera là alors pour lui comme elle est là depuis un an. Parfois
elle vient la nuit pour éviter les hommes du village. Et puis, il fait plus frais. Etienne, lui, ne semble pas dormir ou si d'aventure il se laisse aller, personne ne le distingue tant il est
habité. Son souffle est un rêve.
Et les années s'écoulent. Yaciba n'est plus seule à venir. C'est avec orgueil que, durant tout ce temps, elle laisse la renommée se répandre. Chaque femme, de l'Egypte au Yémen,
succombe au pouvoir de l'ascète, lui confie ses chimères. Elles portent tour à tour offrandes et nourriture en priant, en implorant celui qui est devenu le saint d'Al Farzi.
Lui n'est plus le même, transfiguré par la silice qui a eu raison de ses ultimes résistances, il accepte son statut de demi-Dieu et a renoncé à son humilité. Yaciba a vieilli,
elle n'est plus la cible du regard des hommes. Mais elle s'en moque, elle est fidèle. Elle entretient le culte, devenue la vestale du temple érigé au pied de la dune. Yaciba veille, toujours
seule. Elle n'autorise que de rares visites, imposant la distance aux pèlerins qui se pressent par milliers.
Et chaque nuit, lorsque le désert retrouve son calme, lorsque les étoiles s'allument sur le regard du saint, Yaciba, femme arabe, est là près d'Etienne et s'offre à l'Amour du désert.
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