La perspective d'un voyage en Inde ne m'enthousiasmait guère.
La routine d'un nouveau déplacement professionnel, l' idée de passer dix heures dans l'avion et de ne pas dormir, tout cela se reportant sur ma fatigue générale me faisait envisager cette période
avant les vacances comme une corvée. L'impression aussi de rajouter une pierre à notre éloignement et de ne pas prendre le temps de te retrouver ( idée sans suite puisque, de toute façon, ton
énergie était essentiellement tournée vers le théâtre et ton stage à Béthune ). Je bâclais mes préparatifs, confirmait le voyage au Maroc et fuyais le Nord, blasé.
Je devais vite reprendre goût à ma passion de découvertes de nouvelles senteurs, en m'offrant cette histoire indienne pour cadeau de Noël. La découverte d'un continent ne
saurait se réaliser en dix jours. Toutes images ou impressions ne peuvent être que furtives et frustrantes.
La foule que j'imaginais n'est pas au rendez-vous, enfin pas plus qu''ailleurs en Asie. Pourtant, je sais déjà que je n'ai vu que Madras et Pune et très partiellement : J'attends
impatiemment la suite Bombay, Hyderabad, le trajet jusqu'à Madras et le passage à Delhi. Curieuse sensation que cette superficialité toujours recommencée quand je voyage: je ne fais
que passer, visitant plus d'usines et de bureaux que de temples ou de musées.
Heureusement que je peux parfois m'échapper comme hier soir à Pune, traîner un peu dans les rues au hasard et éveiller tous mes sens à ce nouvel univers, laisser errer mon regard sur les
échoppes des artisans, dans les marchés aux mille senteurs, sur ces temples vivants et peints d'éclatantes couleurs. Présence permanente dans le quotidien de Ganesh et Krishna et non de divinités
inaccessibles à contempler sagement dans le secret d'une église romaine et apostolique.
La quiétude des rues, inégalable, n'a rien à voir avec l'ambiance rencontrée au Pakistan ou dans d'autres pays musulmans où règne une tension permanente. Non, ici je me sens très à
l'aise, un peu comme en Afrique : Une sensation de bien-être et de paix qui donne envie de flaner dans ces rues jusqu'a une heure avancée de la nuit. Au Népal, près du lac de Pokhara, où ces
anciens hippies se sont reconvertis dans le commerce pour touristes, règne un peu le même genre d'ambiance. Est-ce du à la religion très tolérante qu' est l' Indhouisme ou bien
n'est-ce que le charme discret de l'Asie qui agit doucement mais sûrement ?
J'ai beaucoup apprécié le petit tour hors de Madras vers l'est du Tamil Nadu : dès la sortie de la ville on retrouve les paysages ruraux, dans les quels nous passons trop vite : rizières,
champs d'orge, buffles et vaches sacrées, temples encore qu'on retrouve plus multicolores que jamais - on ne peut s'empêcher de penser au parthénon qui devait être de la même veine lorsque ce
n'était pas encore une attraction touristique.
Bombay, l'aéroport seulement, mais déjà plus peuplé que Pune ou Madras. Des gamins en haillons qui se précipitent dès la sortie pour vous porter vos valises ou quêter quelque menue monnaie,
ils pourraient émouvoir si ce n'était le lieu trop commun mille fois rencontré à Abidjan, Lagos ou Karachi.
Passé hier soir deux bonnes heures dans un petit bar extérieur, juste protégé d'un sommaire toit de paille, seul endroit de Bombay, parait-il, où on peut boire de la bière pression.
celle-ci servie en pot se laisse doucement déguster en grignotant des "chicken tikka". Havre de détente que nous avons apprécié avec plaisir, encore une fois cette tranquille nonchalance qui
donne envie de traîner, voire de s'installer. Et pourtant nous sommes dans un quartier d'hôtels de passage près des aéroports et les bruyants décollages régulièrement nous ramènent sur terre.
Ce matin, nous partirons pour Hyderabad où nous passerons la journée, enfin un peu de temps pour regarder vivre cette Inde espérée. Trouverai-je ce que je cherche?
Non, malheureusement
il me faudra compter les instants suffisamment libres pour profiter du lieu; Bien sûr nous avons pris deux heures pour voir la ville... mais de la voiture, somptueusement masqués derrière ces
vitres fumées et cette carrosserie reluisante.
Que peut-on découvrir vraiment dans ces conditions ? Je suis toujours accompagné de mon ange gardien Radakhrisna qui, je le sens bien, se force à m'emmener marcher dans les rues - à ma
demande expresse parce que le musée qu'il voulait me montrer était fermé. Pourtant déjà, depuis l'aéroport, une présence différente m'attendait : beaucoup de musulmans habitent ici
et, en particulier des gens des Emirats. Les tchadors apparaissent ici tout à fait étrangers mais pas différenciés par le reste de la population de majorité indhouiste.
Par chance, le responsable local a pensé à me faire visiter un grand temple qui domine la ville d'Hyderabad : Le temple de Sri Venkateshwara ou Birla Mandir (temple de Birla, entreprise qui a
fait construire l'édifice ! ), tout en marbre blanc et dans lequel les fidèles font la queue pour se faire bénir et embrasser leur idole. des chants ou lectures en sanscrit sont psalmodiés depuis
un haut parleur. C'est plutôt mieux que l'arabe, du point de vue mélodique.
Le lendemain, nous repartons en voiture vers Vuyyuru, vers le sud à environ cinq heures d'ici. Et là, je commence vraiment à entrevoir ce pays et la réelle densité de sa population : la route
est semée d'embûches permanentes et on se demande comment le chauffeur fait pour tout éviter. Partout les buffles, les chiens, les chèvres et les vélos encore se bousculent devant nous; La voiture
double sans visibilité à pleine vitesse en klaxonant de plus belle. J'ai fini par décider de ne plus regarder la route pour éviter toute frayeur : lui faire confiance est le seul moyen de rester
calme...
Arrivée près de l'usine. les camions surchargés de cannes à sucre emplissent la route, bientôt remplacés par des charrettes tirées par des boeufs (des zébus ?) et la file s'immobilise,
en attente : nous sommes à la sucrerie de Vuyyuru. Huit mille tonnes de cannes livrés chaque jour par dix mille planteurs. La seconde des quatre cent trente sucreries que compte l'Inde toute
entière.
Lundi soir, départ vers Madras en train. Pas le temps de voir la gare, malheureusement, car pour une fois le minutage tenant compte du retard annoncé est parfait et nous arrivons par le bout
du quai. Compartiment couchette très comparable à nos secondes classes européennes, si ce n'est l'autochtone qui dévore, sur ce qui est censé être ma place, son repas à pleines mains.
Sur la banquette d'en face, un homme typiquement vetu d'un pagne en madras me demande de quel pays je viens. Dès qu'il sait que je suis français, il devient plus enthousiaste et m'explique
mêlant anglais et français qu'il est de Pondicherry et que là-bas, beaucoup de gens parlent encore cette langue et l'apprécient. C'est curieux comme impression, on ne sent plus tout à
fait étranger, tout à coup.
Mon Krishna de service revient et m'explique qu'il a enfin pu négocier que nous changions de place pour être ensemble dans le même compartiment : il me gache le plaisir, ce con.
Heureusement, la compagnie que nous aurons ensuite se révèlera plutôt plus sympathique et mignone. Nous finirons, après quelques discussions et échange de cartes, par nous
coucher. Un peu de musette sur mon walkman, histoire de reprendre contact avec mes valeurs, et je mets mes boules Quiès et mon masque sur les yeux : A force de voyager, on finit par s'organiser et
je fais bien car plusieurs ronfleurs se lancent dans un concours de grognement plus sauvages les uns que les autres. A ma grande surprise, je dormirai tout de même quatre bonnes heures
avant que vers cinq heures du matin les feux soient rallumés par les agents ferroviaires indiens.
Six heures, arrivée gare de Madras, nous traversons vite le hall bourré de monde couché dans tous les sens et nous filons vers le Park Sheraton retrouver une parcelle de monde
occidental.
Jeudi. Journée de tourisme consacrée à Pondicherry, ancien comptoir français indépendant depuis la fin des années cinquante. Heureux de cette pause, j'espère beaucoup de
cette journée et je ne serai pas déçu. Nous partons vers 6 H 30 ( quatre heures de route pour150 km ). Paysage de rizières plus vertes et lumineuses que n'importe quel champ de
céréales. Fleuves, lacs et marais me font songer à ce bouillon de culture permanent que représente ce pays, ce chaudron qui fulmine des essences spirituelles de toute nature et dans le quel
surnagent quelques occidentaux perdus. Nous partons vers ce que je crois être un nouveau Grand Bassam. Au lieu de cela, je vais découvrir Auroville, cité communautaire
fondée en 68 par "La Mère" et le très sage Sri Aurobindo, lieu de recueillement et de méditation hors de toute religion. Nous visitons l'Ashram et le Matrimandir (ou temple de la Mère), où règne un
silence et une paix invitant à la méditation.
L'Ashram est un jardin-temple situé dans ce qui reste du quartier colonial, beaucoup de fleurs, comme toujours en Inde dans les temples. Des peuples très variés, européens en mal de sagesse
ou indiens concentrés, se repartissent autour du parterre central sur lequel sont disposées de multiples fleurs coupées aux parfums envoûtants. Partout des photos des deux fondateurs sont honorées
de bouquets. Est- ce une secte ? Une Philosophie ? Le Yoga en est-il la méthode ? Beaucoup de questions se bousculent dans ma petite tête d'européen cartésien : je doute,
inévitablement du but de ce genre de groupe. Pourtant je suis envahi d'une sensation apaisante, et l' idée d' une assemblée au dessus de toute race ou religion me séduit par dessus
tout, parce que c'est aussi ma recherche à travers Sénèque ou Epicure.
Cette impression se confirmera par la visite du Matrimandir, temple encore en construction, réservé à la méditation : Immense sphère de béton au coeur de la quelle se trouve une salle ronde
et immaculée. Des colonnes qui n'atteignent pas le plafond délimitent un cercle dont le centre supporte le "Cristal", sphère éclairée par deux rayons émanant du plafond.Curieusement le Cristal est
supporté par des étoiles de David,marqués d'une fleur de lotus, comme les marques sur les vases dans l'Ashram. Symbole d'Auroville associant les religions ? Nous nous plaçons autour de ce cercle
entre les colonnes et le mur, assis sur des coussins, face au Cristal.
Là peut commencer la méditation dans un calme et un silence qui, sans être parfaits, sont suffisant pour créer l'environnement requis. Expérience extraordinaire et
indescriptible que de prendre vingt minutes pour cette recherche intérieure, chacun dans son univers propre, libre. Mysticisme? Je ne crois pas, dans la mesure où cela correspond à cette quête déjà
présente en moi. Je suis sorti de ce lieu très apaisé et concentré sur mon moi intérieur. La beauté du jardin environnant incite d'ailleurs à poursuivre cette rêverie au pied d'un
immense Banyan (ou ficus étrangleur, pour les botanistes) qui nous replace dans l'élément naturel. Il me faudra revenir ici passer au moins une semaine de retraite. Janvier 95
?
Les jours suivants s'écouleront à Madras sans grand intérêt, car surtout consacrés au travail. Si, pourtant nous prendrons deux soirs le temps d'aller voir des spectacles de danse classique.
La mythologie indienne est omniprésente et me laisse perplexe et conscient de perdre plus de quatre-vingt pour cent de la signification réelle de ces danses. Je suis contraint de me limiter à en
apprécier la beauté plastique et la chorégraphie.
La musique du Tamil Nadu n'a rien à voir avec ce que je connaissais jusqu'à présent, c'est à dire le Cithar ou les cordes en général. Ici, il s'agit plutôt de chant accompagné d'un violon,
d'une flûte,d'une percussion et d'une corde loin derrière en sourdine. La chanteuse joue aussi d'un instrument qui ressemble à des clochettes thibétaines et qu'elle frappe de façon
syncopée.
C'est très différent et très plaisant, bien que je préfère le coté plannant de Ravi Shankar. Le deuxième soir j'ai enregistré le concert sur mon walkman, comme témoignage pour les amateurs
lillois que sont Cédric ou Jacques.
Voilà que s'achève ce récit, avec peut-être la description dantesque du voyage de retour si j'en ai le courage.
Décembre 94.
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